LE JARDIN DE VERSAILLES ET LES TERRASSES DE CAFES PARISIENS
Même sans y avoir été, tout le monde connait en photos le grand parc de ce château royal.
Au centre et devant le château : on y voit une partie très dégagée à dominante horizontale, constituée de pelouses, de parterres de broderies et d’allées droites et perpendiculaires. Pas d’arbres hauts, ni de buissons épais, mais des arbustes sombres assez espacés et taillés en formes géométriques contrastant si bien avec quelques silhouettes humaines se mouvant entre eux.
Le jardin se poursuit en une très longue pelouse, bordée d’allées et flanquée des frondaisons soulignant les fuyantes de la perspective monumentale; la géométrie est encore soulignée par le peu de personnes se trouvant dans l’image.
Habituellement, les commentaires parlent de domestication et géométrisation de la nature dans le dessin de ses parterres bien tracés, comme des murs de verdures qui courent tout le long sur des centaines de mètres et des perspectives qui s’étendent au loin.
Mais ces photos et explications, représentent-ils bien son essence ? de sa fonction première ?
À la grande époque de Versailles, plusieurs centaines de personnes y demeuraient, et toute une vie sociale s’y organisait. Mais, comment s’y retrouver ? comment organiser ses rencontres ?
Parce qu’à l’intérieur du château, les couloirs et les pièces ne permettent que des rencontres d’un petit nombre de personnes à la fois, ou encore, par hasard, au détour d’un escalier, de couloirs peu profonds, sans beaucoup de possibilités d’approches ou de fuites…
Par contre, dans le jardin, on peut « visualiser » plus de monde, les rencontrer ou les éviter ; les longues perspectives permettent diverses stratégies d’approches, aboutissant à des connections intéressées, de salutaires coïncidences ou d’heureux hasards.
Ainsi, le cœur même et le véritable prétexte à ces aménagements particuliers n’est-il pas plutôt un comportement humain, à savoir: la promenade ? la réalisation de tout un réseau de lignes dont la fonction serait de rendre la promenade plus intéressée, avec pour raison première : voir et être vu.
Dans le jardin, pas d’auberge, pas de banc, seulement la déambulation ; en fait, la promenade qui est une des occupations principales de la noblesse et du roi l’après-midi, et qui fait de ce jardin une situation particulièrement intéressante et conçue à dessein.
Tournant le dos au jardin et regardant le château, on peut voir qui en sort, et surtout le roi, qui descend les escaliers, voir quelle direction il prend, qui l’accompagne, etc…
Le jardin se poursuit en une très longue pelouse, bordée d’allées et flanquée de haut rideaux d’arbres sur lesquels les vêtements colorés des promeneurs se détachant du vert-sombre de verdure en arrière-plan.
De part et d’autre de cet axe, des allées s’enfonçant dans les bois engendrent d’autres scénarios : successions de surprises au détour d’un tournant ou au croisement de deux voies, mais aussi isolement momentané dans ce dédale de sentiers. Ces bois sont ponctués de clairières, appelés bosquets, permettant des regroupements, des réunions formelles ou informelles, et de s’assoir un moment, seuls endroits où on peut le faire.
« Les promenades galantes: on va dans le parc, en grande toilette, pour s’entrevoir, se séduire, il faut y marcher lentement, paraître tout occupée, demeurer aux aguets, se laisser apercevoir sans se montrer, calculer les séductions. [1]
Jean-Camille Formigé, qui a dessiné le jardin botanique d’Auteuil portait le titre d' »Architecte en chef des Promenades et Plantations. » [2]
Ce jardin est donc bien un aménagement spatial et une géométrie au service d’un comportement culturel spécifique.
On peut aussi dire en extrapolant que les parcs français sont avant tout dessinés pour le flux, le mouvement, la promenade ayant pour but de voir et être vu. Cette configuration particulière du parc de Versailles, et du parc français, je la voyais encore illustrée en observant le parc Monceau : à part 2 endroits où l’on peut s’allonger, ce n’est exclusivement qu’allées bordées tout leur long de clôtures basses : on ne quitte pas les chemins et les plantations sont pour les yeux.
Le nouvel aménagement à Nice, appelé « la coulée verte » reprend le même schéma : une allée principale, sinueuse en pierre, flanquée de bancs mais les pelouses de part et d’autre ne sont pas ou peu accessibles. C’est bien le comportement culturel qui guide le design.
Le contraste avec Hyde Park à Londres est évident : il présente de grandes pelouses, larges et continues, agrémentées de grands arbres placés ça et là comme par hasard. On sent d’emblée la détente, le repos et la liberté de s’installer, de s’asseoir, de s’allonger où l’on veut. Fluidité générale des lignes, générosité de l’offre, mais aussi un morceau de campagne en pleine ville.
Cette manière française d’aménager et de pratiquer l’espace, j’en vois encore dans trois autres situations : le Cours la Reine, les terrasses de cafés parisiens et les passages.
La création du Cours la reine n’avait pas d’autre but : se croiser, se rencontrer, rien faire. Cette promenade, fermée aux extrémités par des grilles avait une configuration très simple : deux allées parallèles, toutes droites, reliées à une extrémité par une demi-courbe. « D’un point de vue pratique, on allait au cours pour rencontrer des gens importants, apprendre les dernières nouvelles et faire savoir que l’on était en ville. C’était aussi un endroit où se montrer pour le simple plaisir de voir et d’être vu. » [3]
Comme dans le palais de Versailles, rencontrer des gens dans Paris étriqué, aux rues étroites, sinueuses, encombrées n’était pas évident. A part les réceptions où l’on était invité ou de taverne habituelle, la chance de rencontrer d’autres personnes tenait plus du hasard que d’autre chose, d’où l’intérêt de ce lieu d’une configuration simple et efficace.
Quant aux cafés parisiens, je suis toujours frappé de voir leurs terrasses et tout particulièrement celles installées aux coins de rue : toutes les chaises en font le tour, alignées côte à côte le long de la façade. Toutes serrées et entièrement tournées vers l’extérieur pour voir le spectacle de la rue. Pas de face à face, pas de chaises tournant le dos à la rue. Non, toutes mises en place pour regarder les gens qui passent, le trafic des voitures. L’espace public y est compris comme un spectacle : le spectacle du quotidien, le passage des gens, les surprises, les gens élégants ou banals, des travailleurs et des touristes, des riches et des anonymes, des gens pressés et des clochards déambulant, des femmes décidées et des copines faisant les achats, des étudiants et des excentriques, etc…
En un mot, le flot et le spectacle incessant de ces gens qui passent.
Les photos anciennes montrent que la même disposition des terrasses était déjà ainsi il y a un siècle.

Café Avenue de la grande Armée, circa 1925 par Eugène Atget

Terrasse de café actuel – Paris 2015 (photo Marc Crunelle)
Edmondo de Amicis redécouvrant Paris en 1878 note : « Devant chaque café il y a le parterre d’un théâtre, dont le boulevard est la scène. Tous les visages sont tournés vers la rue. Et ce qui est curieux, c’est qu’en dehors des voitures, on n’entend aucun bruit fort. On regarde beaucoup et on parle peu, ou à voix basse, comme par respect pour le lieu, ou parce que la grande lumière impose une certaine retenue. Il règne une sorte de silence aristocratique. » [4] Sur les trottoirs, il avançait entre une foule en mouvement et une foule assise. (Je le remarque à Paris, parce que ce n’est pas ainsi en Espagne : là on est assis pour converser, les chaises sont disposées face à face. En Italie, les chaises me semblent être là plutôt pour les touristes.)
Ce côté spectacle, assister comme à un défilé : je constate cette même disposition déjà remarquée précédement dans les parcs : bancs placés parallèlement le long des allées, on y est assis pour regarder les gens passer devant soi. Tout n’y est que promenade: mamans et leurs poussettes, jeunes et vieux, tout ce qui défile ou déambule !
Les passages
Aragon dans « le paysan de Paris », écrit: « ces galeries couvertes qui sont nombreuses à Paris aux alentours des grands boulevards et que l’on nomme d’une façon troublante des passages, comme si dans ces couloirs dérobés au jour, il n’était permis à personne de s’arrêter plus d’un instant. » [5]
Nommer ces espaces « passages » souligne le mouvement, la circulation, le flux comme dans l’aménagement des jardins publics, et sont typiquement français. Ailleurs, ces passages s’appellent « Arcade » dans tous les pays anglo-saxons ; « Galerie » en Belgique, en Italie, en Espagne ; « Bazar » en Allemagne et dans les pays du Danube, etc… et montrent encore une fois que la conception de l’espace urbain est bien culturelle.
[1] Frédéric Gros, « Petite bibliothèque du marcheur », Champs, Paris, 2011, p. 10.
[2] Mark Girouard, ″des villes et des hommes″, Flammarion, Paris, 1987, p. 186.
[3] Erik Orsena, « Feuilles d’Auteuil », in Senso, mai 2002, n°4.
[4] Edmondo De Amicis, « Paris, « Souvenirs de Paris », ULM, Paris, 2015, p. 25.
[5] Aragon, « Le paysan de Paris », Gallimard, (1926), livre de poche n° 1670, Paris, p. 21.
(supplément: dans les trains italiens, la majorité des sièges sont face à face, contrairement à chez nous ou en France. Ils aiment rencontrer des gens et racontent même parfois des choses très intimes à des inconnus.)
Marc Crunelle