Henri Ciriani

Parlons de la notion d’espace, qui est centrale dans votre discours.Beaucoup d’architectes ne savent pas ce que cela veut dire. Rem Koolhaas nous le disait encore récemment. Vous, au contraire, vous la sacralisez, vous en faites l’alpha et l’oméga de l’architecture. Le Corbusier, les néo-plasticiens parlaient-ils d’espace dans ce sens (quasi religieux) ou bien n’est-ce pas une attitude relativement nouvelle et tardive?
Sans doute, puisque Le Corbusier disait l’espace »indicible ». Je ne suis pas historien, mais nous avons à nous souvenir de la pensée soixante-huitarde dans ce qu’elle a eu de meilleur: chez le philosophe Henri Lefebvre, qui disait que l’espace (l’espace social et urbain) était malheureusement devenu aujourd’hui homogène et brisé. Cet espace, il nous a semblé alors qu’il fallait le « qualifier », l’approprier, le réarticuler. Cela a donné naissance à ce qu’à l’époque nous avons appelé l’architecture « urbaine ». Nous étions nombreux à y travailler, avec des démarches diverses et même tout-à-fait contradictoires, modernes ou historicistes.

Bon, mais l’espace proprement architectural ?
La difficulté, c’est que les grands maîtres du mouvement moderne ne nous avaient pas expliqué comment faire l’espace intérieur.

Espace « indicible ».
Indicible chez l’un, organique chez l’autre … Pourtant, nos contemporains avaient été visiter les réalisations du Corbu, d’Aalto, de Wright.
Notre capacité collective à l’amnésie est extraordinaire. Une partie de mon travail consistait donc à travailler cette pauvreté de l’espace extérieur qu’avait déplorée Henri Lefebvre. D’où mes recherches  sur ce battement des façades, considérées comme les parois de l’espace public, sur la façade épaisse et sur cette idée de « tenir » l’espace (souvent mal prise car chargée de maladroites consonances militaires).

Mais l’espace intérieur ? Car c’est bien là que se déploie ce que vous appelez la spatialité.
Pour l’espace intérieur, il y a deux notions parallèles, aussi importantes l’une que l’autre. L’idée qu’il faille dilater l’espace intérieur, l’agrandir, faire que dix m² en paraissent douze. Dilater l’espace, comme toute pensée devrait être une dilatation mentale. Ensuite évacuer ce qui peut paraître blesser, les violences, les arêtes, tendre vers le sphérique. Cela correspond à une certaine idée du bonheur.

Quels moyens pour y accéder ?
Pour cela, nous disposons de deux outils principaux: l’art pictural moderne, un art qui a été boulversé par la pensée cubiste lorsqu’elle a tenté la simultanéité du regard sur divers côtés de l’objet. Et puis le néo-plasticisme, le travail de Van Doesburg et Mondrian qui ont montré qu’on pouvait s’approprier des poches de stabilité (confortables) au sein d’une rigueur d’abstraction. (in: « entretien » avec François Chaslin et Marie-Jeanne Dumont, in: Architecture d’Aujourd’hui n° 282, 1992, p. 77.)

 

Qu’entendez-vous par l’espace vital d’un bâtiment ?
C’est l’espace qui est tenu par l’architecture. Ses parois forment la limite extérieure du domaine privé, elles sont constituées par les façades des immeubles, mais ne sont pas perçues comme telles. Elles font partie intégrante de l’espace lui-même; elles lui donnent son identité de telle sorte qu’on ne peut plus construire trois pavillons à l’intérieur de cet espace sans l’abîmer.

Revenons à votre désir de « tenir » l’espace. On a voulu voir dans cette obsession de tenir l’espace, un relent de militarisme ou de despotisme urbain. Vos bâtiments, excusez le mot, auraient tenu l’espace « en respect ».
« Tenir » est la simplification d’un concept qui peut s’expliquer mieux peut-être comme la granulométrie de l’espace, du vide qui entoure un objet architectural. L’air est raréfié ou densifié par la présence d’une architecture.
A l’école j’ai tendance à dire: ça, c’est scientifique, c’est-à-dire que je peux amener quelqu’un par la main et lui dire: tu vois bien qu’ici l’air n’est pas aussi chargé que vingt mètres plus loin. Tenir un espace, c’est donc augmenter l’intensité de la pression de l’architecture sur son vide ou sur son espace de recul. (« entretiens », in: « Henri Ciriani », Electa Moniteur, Paris Milan, 1984, p. 53.)

 

Au début de ma quête [dans la compréhension du mouvement moderne], ma plus grande préoccupation était de savoir si l’espace était l’espace, ou la représentation résultant des parois qui le constituent. J’étais angoissé de ne pas savoir si l’espace était le vide, le creux, ou s’il était ce qui se voit, le support, l’opacité. En fait, cette angoisse renvoyait au pré-moderne, qui postule que l’espace est obligatoirement encadré par des parois.
L’architecture pré-moderne suppose une enceinte porteuse, opaque, immobile et stable.
[…] Dans la spatialité moderne, l’enceinte n’est plus une nécessité. Dès lors, la difficulté est de placer la première opacité. La différence essentielle de cette nouvelle condition tient à la lumière, qui a pour rôle de fixer cette opacité. Dans l’architecture moderne, n’est fixe que ce qu’on veut bien éclairer. La lumière donne à voir; elle immobilise un élément, le pétrit et le pétrifie. (Henri Ciriani, in: Architecture d’Aujourd’hui n°274, avril 1991, p. 77.)