Stephen Holl

Vladimir Belogolovsky: Pouvez-vous expliquer ce qu’est une architecture phénoménologique et une expérience phénoménologique ?
Stephen Holl: Son essence tient dans le mouvement du corps dans l’espace et de tous les phénomènes que nos sens peuvent expérimenter: la qualité de la lumière, le son, l’odeur, l’acoustique et le changement dans les mouvements du corps.
Ces choses sont précieuses en architecture. Le film ne pourra jamais enlever cela de l’architecture. La musique, la sculpture et la peinture sont toutes dans ce sens à deux dimensions. L’architecture est le seul art qui peut l’expérimenter, vraiment explorer sa plus grande dimension, une dimension phénoménologique, 100%.
Par exemple, si vous allez au musée Kiasma à Helsinki et que vous montez la rampe et passez au travers des différentes séquences des galeries, et arrivez à la grande galerie au haut,
c’est exaltant, mais si j’essaye de vous montrer cela en peinture, vous ne pouvez pas vraiment l’obtenir. Ce n’est pas vraiment compréhensible et ce ne sera pas la même chose.

Ainsi, la réelle dimension expérimentale est au coeur de l’architecture et dans ses nombreux aspects.
En 1993, j’ai écrit un livre intitulé « Questions de perception ». Il y a 11 chapitres, 11 types de conditions phénoménologiques tel un maillage de champs, (de données). Par exemple, quand je vous parle, je peux regarder dehors et voir la rivière Hudson et l’hélicoptère montant et ce bateau venant de ce côté. Il est important que cette expérience d’avoir une conversation  avec vous aie cette dimension. Nous ne sommes pas dans une chambre noire, on n’est pas dans une boîte fermée, on n’est pas dans le métro. Donc, toutes ces choses viennent ensemble pour faire l’expérience de cette situation dans un espace. (Stephen Holl interviewé par Vladimir Belogolovsky, « Conversations with Architects in the age of Celebrity », DOM, Berlin, 2015, pp. 265-266)

 
La perception de l’architecture implique des relations variées entre trois ordres: si nous observons et analysons, depuis la partie de l’espace que nous occupons, le premier plan, le plan moyen et l’arrière-plan apparaissent réunies en une vision unique, mais en fait, la fusion de ces champs spatiaux fédère des perceptions très différentes. Le pouvoir qu’a l’architecture de susciter un plaisir réside dans l’interpénétration de l’espace, vaste domaine de formes et des proportions, et des matières et détails, à une échelle inférieure. Les modes de représentation que sont le plan et la coupe ne peuvent rendre compte de ce territoire phénoménologique. Quant à la photographie, elle ne peut représenter nettement qu’un seul champ, excluant les transformations dans l’espace et dans le temps.
Il faut examiner de très près le faible lien qui unit perception et représentation, et le renforcer. Le plan traditionnel est une figuration aveugle, non-spatiale et non-temporelle. La mise en perspective selon le chevauchement des champs, annule ce court-circuit dans le processus d’élaboration. La perspective précède le plan et la coupe, elle donne priorité à l’expérience physique et lie le créateur au spectateur. La poésie spatiale du mouvement dans des champs qui se chevauchent est une parallaxe animée.
(Stephen Holl, « Fusion de la sensation et de la pensée », in « Fondement pré-théorique », catalogue de l’exposition « Stephen Holl », Artemis / arc en rêve centre d’architecture, Bordeaux, 1993, p. 26.)