Louis Kahn

Quand un architecte reçoit un programme d’un client, il ne s’agit que d’un programme de surfaces. Il doit changer ces surfaces en espaces, parce qu’il ne raisonne pas seulement avec des surfaces. L’espace existe, avec ses impressions, ses ambiances. Il y a des lieux où vous ressentez quelque chose de différent. Comme je l’ai déjà dit, vous ne dites pas les mêmes choses dans un petit espace que dans un grand. Ainsi, une école doit avoir des petits espaces aussi bien que des grands, et les salles de classe ne doivent pas être toutes pareilles. Avoir ce qu’on peut appeler un lieu pour apprendre. Ressenti comme tel.
(Louis I. Kahn, « Silence et lumière », Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2000, p. 44  [trad. Philippe Meier]).

On peut dire que l’architecture est la fabrication réfléchie d’espaces. C’est le remplissage de surfaces données par le client. C’est la création d’espaces qui évoquent la sensation d’utilisation appropriée. Pour le musicien, la partition c’est voir ce qu’il entend. Le plan d’un bâtiment devrait se lire comme une harmonie d’espaces dans la lumière.
Même un espace conçu pour être sombre devrait avoir juste assez de lumière par quelque ouverture mystérieuse pour nous dire à, quel point, en réalité, il est sombre. Chaque espace doit être défini par sa structure et le caractère de sa lumière naturelle. Je ne parle évidemment pas des petites surfaces qui servent les grands espaces. Un espace architectural doit révéler l’évidence de sa création par l’espace lui-même. On ne peut faire un espace en divisant une structure plus grande faite pour un grand espace, parce que le choix d’une structure est synonyme de la lumière et de ce qui donne son image à cet espace. La lumière artificielle est un petit moment statique singulier de la lumière, c’est la lumière de la nuit, et elle ne peut jamais égaler les nuances d’atmosphère  que créent l’heure du jour et la merveille des saisons.
(Louis I. Kahn, « Structure and Form », 1960, in: « La construction poétique de l’espace », Le Moniteur, Paris, 2003, p. 120 [trad. M. Bellaigue et C. Devillers]).

 

L’ordre de l’espace
Dans la structure, vous avez un ordre physique, dans l’espace, cependant l’ordre est plus psychologique, mais si vous dites que l’ordre physique dans l’espace est la différence entre l’espace servi et les espaces servant, c’est un ordre purement physique, parce qu’il n’a pas d’autre caractère que cette différenciation; ce n’est pas la même chose. Donc il y a un ordre physique aussi dans l’espace. Vous pouvez dire que l’ordre psychologique est la réalisation de la nature des espaces dans leur caractère. Ainsi, un lieu pour apprendre ne peut certainement pas être dans un corridor, parce que les gens passent, qu’il y a du bruit. (proposition incompréhensible). Par conséquent vous direz que dans l’ordre de l’espace cet espace doit être loin de la circulation…
Espace servant et espace servi
Je n’ai pas de méthode de travail, j’ai seulement un principe autour duquel je travaille, il n’y a pas de méthode, il n’y a pas de système. Il n’y a rien de systématique à propos d’espace servant et d’espace servi, parce que ce n’est que la réalisation d’une sorte de nature qui est la réalisation de ce que je pense être vrai de l’architecture.
(Louis I. Kahn, « Thoughts, 1973 », in « Writings, Lectures, Interviews », Rizzoli, New York, 1991, p. 314  [trad. Marc Crunelle]).

 

Lorsque j’ai fait la Bath house, j’ai découvert une chose très simple. J’ai découvert que certains espaces ne sont que très peu importants, et que d’autres sont la vraie raison d’être de faire ce que vous êtes en train de faire. Mais les petits espaces contribuaient à la force des plus grands espaces. Ils les servaient. Et quand j’ai compris qu’il y avait des espaces servants et des espaces servis, qu’il y avait cette différence, j’ai compris que je ne devais plus travailler pour Le Corbusier.
(Louis Kahn, in: John Peter, « The oral History of Modern architecture: Interviews with the Greatest Architects of the Twentieth Centuury », H. N. Abrahams, new York, 1994 [trad. Roland Matthu])

On peut dire que l’architecture est la création réfléchie des espaces. Le Panthéon est un exemple merveilleux d’un espace conçu à partir d’un désir de donner un lieu pour tous les cultes. C’est admirablement exprimé comme un espace sans orientation, où seul un culte inspiré peut prendre place. Un rituel fixe n’y aurait pas sa place. L’ouverture circulaire au sommet du dôme est la seule lumière. La lumière est si forte qu’on sent sa découpe nette.

Lorsque je vois un plan en face de moi, j’y vois le caractère des espaces et leurs relations. J’y vois la structure des espaces dans leur lumière. Un musicien voyant une partition doit avoir un sens immédiat de son Art. Il perçoit l’idée fondamentale à partir de la composition, et de son propre sens d’un ordre psychologique. Il sent les inspirations de ses propres désirs.

Je sens la fusion des sens. Entendre un son est voir son espace. L’espace a une tonalité,  et je m’imagine composant un espace élevé, voûté, ou sous un dôme, lui attribuant un caractère sonore alternant avec le ton d’un espace, étroit et haut, avec une gradation argentée, de la lumière à l’obscurité. Les espaces de l’architecture dans leur lumière me donnent envie de composer une sorte de musique, imaginant une vérité depuis le sens d’une fusion des disciplines et de leurs ordres.
Aucun espace, architecturalement, n’est un espace tant qu’il n’a pas de lumière naturelle. La lumière naturelle a des humeurs changeantes avec l’heure du jour et de la saison de l’année. Une pièce en architecture, un espace en architecture, a besoin de cette lumière vitale- cette lumière dont nous sommes faits. Ainsi la lumière argentée et la lumière dorée et la lumière verte et la lumière jaune ont des qualités variables d’échelle et d’ordonnance. Cette qualité doit inspirer la musique. (Louis I. Kahn, « Space and Inspirations », in Architecture d’Aujourd’hui n° 142, fév.-mars 1969, p. 15 [trad. Marc Crunelle et Thierry Gonze]).