Louis Khan

Louis Kahn: … je suis devenu architecte à cause de mon goût pour ce qui n’existe pas encore. Si je devais expliquer le sens même de ma décision, je dirais qu’il concerne le plus fondamentalement ce qui est en question, ce qui n’est pas encore. Vous voyez, il ne s’agit pas de besoin. Cela ne concerne que les désirs.

Heinrich Klotz: Par « besoins », est-ce que vous entendez les besoins quotidiens d’argent, d’abri, de pain, etc. ?
L. K.: Le besoin signifie ce qui existe déjà, et il devient une sorte de mesure de ce qui est déjà présent. Le désir est le sentiment de ce qui n’est pas encore réalisé. C’est la principale différence entre le besoin et le désir. Et on peut aller jusqu’à dire que le besoin c’est simplement tant de bananes. Votre programme architectural en est alors transformé, car vous y distinguez les besoins et vous apercevez ce qui n’a pas été exprimé dans les inspirations que vous avez ressenties. Les groupes d’espaces qui dialoguent entre eux sur le plan révèlent les uns aux autres une validité architecturale, une harmonie qui, dans le programme, se dégagent des surfaces simples. La transformation, c’est quand on passe de la surface à l’espace.

John Cook: Vous voulez dire que le programme a trait aux besoins, tandis que l’architecte exprime des désirs.
L. K. : Précisément.
[…]
H. K.: Mais l’architecte ne construit-il jamais rien simplement en vue des besoins?
L. K. : Non. Ne jamais construire pour des besoins. Rappelez-vous ce que je vous ai dit à propos des bananes. En tant qu’art, un espace est fait d’une pointe d’éternité. Je pense qu’un espace évoque son usage. Il transcende les besoins. S’il ne le fait pas, alors il a échoué. On pourrait dire que l’architecture est commandée par la fonction plus que ne l’est la peinture. Une peinture est faite pour qu’au-delà la vue on sente sa motivation, de même qu’un espace est créé pour inspirer son utilisation. (pp. 311 à 313)

H. K.: Quand Mies van der Rohe et Hugo Häring étaient ensemble à Berlin pendant les premiers temps de l’architecture moderne, ils se posaient en permanence la question: « L’architecture devrait-elle créer des espaces spécifiques qui indiquent aux gens comment ils doivent les utiliser, ou bien créer des espaces très généraux qui leur permettent d’en décider eux-mêmes. » Häring a fait des plans de fondation très compliqués, mais très intéressants. Mies, bien sûr, a créé le « Vielzweckraum ».
L. K.: Oui, l’espace polyvalent.

H. K.: Mies a abouti à d’énormes espaces qui n’étaient définis que par le mur extérieur; l’occupant en définit l’utilisation. Votre proposition pour le Hall de Congrès à Venise se rattache à cette idée et portant, Mies et vous, êtes tout à fait différents.
L. K.: Très différents. Je suis beaucoup plus conscient que l’espace doit témoigner de la manière dont il a été fait. Si un espace de Mies n’est pas divisé, mais rend compte d’une division, alors je suis d’accord. S’il subdivise son espace général, je ne suis pas d’accord. Je crée un espace comme une offrande, et je n’indique pas à quoi il doit être utilisé. L’utilisation doit être inspirée, c’est-à-dire que j’aimerais faire une maison où le living est découvert comme tel. Je ne dirais pas: voilà le living et on doit l’utiliser comme tel. De même la chambre à coucher qui, dans un sens, est aussi un living, n’a jamais les caractères spécifique de la chambre à coucher.
[…]
J. C.: Quand vous discutiez le projet du Mellon Center à Yale vous avez dit: « Aussi longtemps que je n’ai pris en considération les fonctions du bâtiment, je ne puis le construire. » Un bâtiment qui ne répond qu’à des fonctions n’est pas un bâtiments à vos yeux.
L. K.: Non. Pas plus qu’il n’aurait de qualité durable. Il n’aurait pas la qualité de la vie, d’être une chose vivante. Quand on fait un bâtiment, on crée de la vie. Il naît de la vie et vous créez réellement de la vie. Il vous parle. Si vous n’avez compris que la fonction du bâtiment, il ne deviendra pas un milieu de vie.

J. C.: Pour le Mellon Center, vous avez dit qu’il est essentiel d’aller au-delà de la solution. Le bâtiment commence après que vous ayez résolu le problème.
L. K.: Oh ! Oui! C’est sûrement ce qu’on veut dire quand on parle du caractère des espaces. Le besoin des espaces est une chose, le caractère de l’espace en est une autre.

J. C.: Et le besoin d’espace n’est pas toujours identique au caractère de l’espace?
L. K.: Non. Le besoin d’espace est définissable. Le caractère de l’espace ne l’est pas. Le bâtiment peut avoir un caractère fortement marqué, ou peu marqué, et cependant fonctionner.

J. C.: Quand on a rencontré tous les problèmes qu’on est supposé résoudre au Mellon center, où en est-on quant à l’architecture?
L. K.: Quand on a résolu le problème, on peut s’intéresser à l’architecture. C’est alors qu’elle entre en jeu. Avec ce rassemblement d’espaces où il fait bon se trouver, où la fonction n’est presque plus discernable.

H. K.: Vous ne seriez pas d’accord pour dire que la forme suit la fonction.
L. K.: Non. On pourrait dire que la forme suit la fonction si on pense à la forme comme à une essence, que la réponse à l’essence est conçue pour fonctionner d’une certaine manière. Si on peut envisager comment le bâtiment affectera l’individu, ce n’est pas une question de fonction. Je pense simplement que le mot « fonction » s’applique à la mécanique. Mais on ne peut pas dire que cela devrait aussi satisfaire une « fonction psychologique » parce que la psychologie n’est pas une fonction. L’aspect fonctionnel est celui qui vous donne les instruments sur lesquels une réaction psychologique pourra s’exercer. On pourrait dire que c’est la différence entre le cerveau et l’esprit. L’aspect fonctionnel, c’est le cerveau, mais l’esprit n’est pas quelque chose qui puisse être réglementé par une contrainte quelconque. L’architecture commence lorsque la fonction a été parfaitement comprise. A ce moment, l’esprit s’ouvre à l’essence des espaces eux-mêmes, qui n’est atteinte par l’esprit que lorsque les fonctions sont comprises, et les espaces surgissent dans leur implication psychologique.
J. C.: Ce qui signifie, selon vos propres termes, que « le bâtiment a un esprit. »
L. K.: Le bâtiment n’a pas d’esprit, mais il a la qualité de répondre à l’esprit. (pp. 347 à 351)
[…]
J. C.: Vous avez dit, la Yale Art Gallery a des espaces plutôt miesiens, mais votre conception de l’espace est totalement différente de celle de Mies.
L. K.: Je pense toujours que le client vous soumet son besoin de certaines zones plus que de certains espaces ou de certaines pièces. Il vous soumet des exigences de zones, et c’est à l’architecte de les traduire en espaces. Les espaces doivent être des entités.

J. C.: Un espace n’est-il pas moins défini qu’une pièce?
L. K.: Non. Un espaces n’en n’est pas un tant qu’on n’aperçoit pas comment il a été créé. Alors j’aime l’appeler une pièce. Ce que j’appelle une zone, Mies l’appelait un espace parce qu’il n’accordait pas de valeur à la division de l’espace, c’est là que je dis non.

Peu importe les divisions qu’on y opère, Mies appelait toujours la zone un espace. Moi j’appellerais espace chacune des quatre parties, mais après avoir été divisé, l’ensemble, lui, n’est plus un espace. J’appellerais la zone un espace, pourvu qu’elle ne soit pas divisée. Ce que vous voyez dans le troisième diagramme, ce sont quatre espaces. Je les considère comme quatre pièces. Mies considérerait ça comme un espace dans lequel des divisions pourraient être faites. Il permet des divisions das les espaces miesiens, mais pour moi, il n’y a pas entité quand il est divisé. (p. 360)
(in: John Cook & Heinrich Klotz, « Questions aux architectes », Mardaga, Bruxelles-Liège, 1974, pp. 311-316, 347-351, 360)

 

Quand un architecte reçoit un programme d’un client, il ne s’agit que d’un programme de surfaces. Il doit changer ces surfaces en espaces, parce qu’il ne raisonne pas seulement avec des surfaces. L’espace existe, avec ses impressions, ses ambiances. Il y a des lieux où vous ressentez quelque chose de différent. Comme je l’ai déjà dit, vous ne dites pas les mêmes choses dans un petit espace que dans un grand. Ainsi, une école doit avoir des petits espaces aussi bien que des grands, et les salles de classe ne doivent pas être toutes pareilles. Avoir ce qu’on peut appeler un lieu pour apprendre. Ressenti comme tel.
(Louis I. Kahn, « Silence et lumière », Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2000, p. 44  [trad. Philippe Meier]).

 

On peut dire que l’architecture est la fabrication réfléchie d’espaces. Ce n’est pas le remplissage de surfaces données par le client, c’est la création d’espaces qui évoquent la sensation d’utilisation appropriée. Pour le musicien, la partition c’est voir ce qu’il entend. Le plan d’un bâtiment devrait se lire comme une harmonie d’espaces dans la lumière.
Même un espace conçu pour être sombre devrait avoir juste assez de lumière par quelque ouverture mystérieuse pour nous dire à, quel point, en réalité, il est sombre. Chaque espace doit être défini par sa structure et le caractère de sa lumière naturelle. Je ne parle évidemment pas des petites surfaces qui servent les grands espaces. Un espace architectural doit révéler par lui-même l’évidence de sa création. On ne peut faire un espace en divisant une structure plus grande faite pour un grand espace, parce que le choix d’une structure est synonyme de la lumière et de ce qui donne son image à cet espace. La lumière artificielle est un petit moment statique singulier de la lumière, c’est la lumière de la nuit, et elle ne peut jamais égaler les nuances d’atmosphère  que créent l’heure du jour et la merveille des saisons.
(Louis I. Kahn, « Structure and Form », 1960, in: « La construction poétique de l’espace », Le Moniteur, Paris, 2003, p. 120 [trad. M. Bellaigue et C. Devillers]).

 

L’ordre de l’espace
Dans la structure, vous avez un ordre physique, dans l’espace, cependant l’ordre est plus psychologique, mais si vous dites que l’ordre physique dans l’espace est la différence entre l’espace servi et les espaces servant, c’est un ordre purement physique, parce qu’il n’a pas d’autre caractère que cette différenciation; ce n’est pas la même chose. Donc il y a un ordre physique aussi dans l’espace. Vous pouvez dire que l’ordre psychologique est la réalisation de la nature des espaces dans leur caractère. Ainsi, un lieu pour apprendre ne peut certainement pas être dans un corridor, parce que les gens passent, qu’il y a du bruit. (proposition incompréhensible). Par conséquent vous direz que dans l’ordre de l’espace cet espace doit être loin de la circulation…
Espace servant et espace servi
Je n’ai pas de méthode de travail, j’ai seulement un principe autour duquel je travaille, il n’y a pas de méthode, il n’y a pas de système. Il n’y a rien de systématique à propos d’espace servant et d’espace servi, parce que ce n’est que la réalisation d’une sorte de nature qui est la réalisation de ce que je pense être vrai de l’architecture.
(Louis I. Kahn, « Thoughts, 1973 », in « Writings, Lectures, Interviews », Rizzoli, New York, 1991, p. 314  [trad. Marc Crunelle]).

 

Lorsque j’ai fait la Bath house, j’ai découvert une chose très simple. J’ai découvert que certains espaces ne sont que très peu importants, et que d’autres sont la vraie raison d’être de faire ce que vous êtes en train de faire. Mais les petits espaces contribuaient à la force des plus grands espaces. Ils les servaient. Et quand j’ai compris qu’il y avait des espaces servants et des espaces servis, qu’il y avait cette différence, j’ai compris que je ne devais plus travailler pour Le Corbusier.
(Louis Kahn, in: John Peter, « The oral History of Modern architecture: Interviews with the Greatest Architects of the Twentieth Centuury », H. N. Abrahams, new York, 1994 [trad. Roland Matthu])

On peut dire que l’architecture est la création réfléchie des espaces. Le Panthéon est un exemple merveilleux d’un espace conçu à partir d’un désir de donner un lieu pour tous les cultes. C’est admirablement exprimé comme un espace sans orientation, où seul un culte inspiré peut prendre place. Un rituel fixe n’y aurait pas sa place. L’ouverture circulaire au sommet du dôme est la seule lumière. La lumière est si forte qu’on sent sa découpe nette.

Lorsque je vois un plan en face de moi, j’y vois le caractère des espaces et leurs relations. J’y vois la structure des espaces dans leur lumière. Un musicien voyant une partition doit avoir un sens immédiat de son Art. Il perçoit l’idée fondamentale à partir de la composition, et de son propre sens d’un ordre psychologique. Il sent les inspirations de ses propres désirs.

Je sens la fusion des sens. Entendre un son est voir son espace. L’espace a une tonalité,  et je m’imagine composant un espace élevé, voûté, ou sous un dôme, lui attribuant un caractère sonore alternant avec le ton d’un espace, étroit et haut, avec une gradation argentée, de la lumière à l’obscurité. Les espaces de l’architecture dans leur lumière me donnent envie de composer une sorte de musique, imaginant une vérité depuis le sens d’une fusion des disciplines et de leurs ordres.
Aucun espace, architecturalement, n’est un espace tant qu’il n’a pas de lumière naturelle. La lumière naturelle a des humeurs changeantes avec l’heure du jour et de la saison de l’année. Une pièce en architecture, un espace en architecture, a besoin de cette lumière vitale- cette lumière dont nous sommes faits. Ainsi la lumière argentée et la lumière dorée et la lumière verte et la lumière jaune ont des qualités variables d’échelle et d’ordonnance. Cette qualité doit inspirer la musique. (Louis I. Kahn, « Space and Inspirations », in Architecture d’Aujourd’hui n° 142, fév.-mars 1969, p. 15 [trad. Marc Crunelle et Thierry Gonze]).